Rendez-vous avec Hamdi Chatti, CEO de la maison Christofle
“Christofle est une maison culturelle qui crée des objets racontant l’art de vivre tout en le faisant évoluer”
Enrichissement des collections, incursion dans l’univers de la décoration et conquête de nouveaux territoires… Arrivé depuis tout juste une année à la tête de la maison Christofle, Hamdi Chatti donne un nouvel élan à cette maison en restant fidèle à ses fondamentaux, tout en faisant preuve d’audace et d’innovation.
Vous êtes à la tête de Christofle depuis avril 2025. Quel bilan faites-vous de cette première année et quels éléments de stratégie en avez-vous tiré ?
Je connaissais bien Christofle avant de rejoindre la Maison mais je me suis laissé le temps d’une vraie immersion – dans notre manufacture de Yainville en Normandie, avec nos équipes et nos clients à travers le monde. Cela m’a donné beaucoup d’énergie positive. Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est la relation que nous entretenons avec nos clients. Depuis près de deux siècles, nous les accompagnons dans des moments de vie très personnels. Lorsqu’ils entrent dans nos boutiques, ils nous racontent leur maison, leurs familles, leurs amis, leur manière de recevoir. C’est une relation à la fois forte et intime, qui dépasse largement l’objet.
J’ai tiré de tout cela la conviction que Christofle est vraiment dans son époque. Nous ne sommes pas une maison tournée vers le passé mais ancrée dans le présent pour construire le futur. Nous sommes fiers de notre histoire mais l’essentiel est de la poursuivre.
L’exposition rétrospective au Musée des Arts décoratifs, en 2025, a permis de réaliser à quel point l’héritage de la Maison est important, au-delà de l’orfèvrerie de table. Quelle lecture en avez-vous faite ?
Cette exposition était extraordinaire, j’y suis retourné six fois ! Elle montrait la richesse d’un patrimoine, d’une innovation, et la volonté de toujours élargir le champ des possibles. Prenez l’idée géniale de l’électrolyse, la capacité à argenter un métal. Elle est née voilà 140 ans et a été révolutionnaire puisqu’elle a donné à une bourgeoisie naissante la possibilité d’acquérir une nouvelle forme d’orfèvrerie, aussi luxueuse mais moins coûteuse. La volonté aussi de faire connaître nos créations à l’autre bout du monde était totalement inédite, notamment au Mexique où Napoléon III a offert une pièce Christofle au roi.
Par ailleurs, notre maison a travaillé avec les plus grands designers. La collaboration avec André Putman est l’une de mes préférées. Les dirigeants de l’époque l’ont rencontré, au début des années 2000, pour discuter. Elle est arrivée en disant : « voilà mon idée », et a déposé un anneau sur le bureau. Sur la base de ce simple anneau, elle a réussi à donner une identité à une collection entière puisqu’il construit ou ponctue chaque objet en lui donnant une luminosité très particulière. Nommée Vertigo, cette collection est toujours l’un de nos best-sellers.
Quelles sont aujourd’hui vos différentes catégories de produits ?
Tout ce qui se passe à l’intérieur d’une maison fait partie de nos champs du possible. Nous nous sommes lancés à la conquête de la table et nous en sommes à celle de la décoration, dans une approche plus globale de l’art de vivre. Les arts de la table au sens large restent néanmoins notre principal univers avec les couverts, les services à thé ou à café, les plateaux… Côté décoration, les cadres photo font partie de nos best sellers, tout comme les candélabres. Aujourd’hui, nous explorons d’autres matières que l’argenterie : le cristal, la porcelaine, la céramique, le bois…
Nos objets racontent une culture et font évoluer l’art de vivre. La collection MOOD en est une illustration très forte. Lancé en 2015, cet écrin de couverts a marqué une véritable rupture chez Christofle. Il vient bousculer les codes traditionnels de la table, parfois perçus comme protocolaires, pour proposer une manière plus libre et plus contemporaine de recevoir. On dit souvent que le MOOD, c’est « l’art de ne plus dresser la table ». Il incarne précisément cette tension entre un héritage fort et l’évolution des usages. Avec MOOD, nous ne rompons pas avec notre histoire, nous la prolongeons autrement. Son usage crée un nouveau rituel qui suscite la discussion et transforme le moment de table. C’est aussi ce qui définit une maison culturelle. A travers nos objets, nous influençons et transformons les façons de vivre.
Quel est votre objectif en termes de développement de produits ?
Je souhaite poursuivre cette conquête de la table en étoffant nos collections emblématiques. Nous avons lancé début avril une ligne de porcelaine pour Malmaison. Appelé Riviera, ce service réintroduit de la couleur chez Christofle avec un jaune profond et lumineux ; il incarne une façon de vivre à la fois décontractée et résolument chic. Par ailleurs, j’ai beaucoup d’ambition pour le MOOD, que je considère comme LE nouvel objet culturel de l’art de vivre. J’aimerais que chaque maison en possède un, en France et dans le monde. Dans cet esprit, nous avons réalisé une version avec des chopsticks qui est déjà l’un de nos grands succès en Asie.
Venons-en au retail. Quels sont vos grands marchés, en termes de pays et de type de clients ?
Je crois beaucoup au retail ; nous disposons aujourd’hui d’une réseau d’une cinquantaine de boutiques et d’une présence internationale forte. Les Etats-Unis constituent notre premier marché, suivi de la France, puis du Moyen-Orient et de l’Asie. L’enjeu est aujourd’hui de consolider ces positions tout en poursuivant son expansion. A la conquête de la table, nous ajoutons celle des territoires !
L’essentiel de notre chiffre d’affaires est issu de la clientèle privée et je souhaite développer le secteur de l’hospitalité où notre potentiel est énorme. Nous avons initié un projet avec le groupe Orient Express et son premier bateau de croisière dont le lancement est prévu en juin. Avec le directeur artistique, Maxime d’Angeac, nous avons réédité le couvert Atlantide – magnifique objet Art Déco disparu de nos collections voilà 30 ans et pour lequel nous avons dû retrouver les outils historiques dans notre manufacture.
La France doit faire face à la mise en place, par les Etats-Unis, d’une taxe à 50% sur l’acier. A-t-elle impacté votre activité dans le pays ?
Notre métier impose d’être agile et de s’adapter aux aléas. Pour le moment, nous avons réussi à être assez créatifs. Nous avons communiqué sur nos collections de porcelaine quand le métal était au plus haut. Nous avons ensuite connu un heureux revirement de situation côté taxes, et nous en avons profité pour expédier tous nos stocks de pièces d’argenterie.
Une grande partie de votre production est réalisée au sein de votre manufacture en Normandie où, comme dans d’autres manufactures, se pose la question de la transmission. Pouvez-vous nous en parler ?
Notre manufacture est le centre historique de nos savoir-faire et la question est évidemment de les transmettre aux nouvelles générations. Pour cela il faut intéresser les jeunes à nos métiers, rassurer et convaincre les parents que l’on peut s’y épanouir et y faire de belles carrières. Dans ce contexte, l’événement les De(ux)mains du luxe organisé par le Comité Colbert pour sensibiliser les jeunes générations à notre univers est très précieux.
Par ailleurs, nous avons aujourd’hui un besoin crucial de certains savoir-faire qui disparaissent faute de formation, notamment les techniques d’orfèvre polisseur-aviveur. Afin de pallier ce manque, nous nous sommes associés à l’école du Château de Tournebut pour la création d’un CAP spécifique.
Par ailleurs, vous avez initié une stratégie de développement autour de pièces vintage. Comment le dispositif fonctionne-t-il et dans quel esprit développez-vous cette offre ?
Cette stratégie, qui s’inscrit dans une logique de circularité, est née d’un constat. De nombreux clients venaient en boutique nous demander de remettre en état d’anciennes pièces, des objets magnifiques qu’on ne produit plus depuis 50 ans. Certains voulaient aussi s’en séparer et nous avons commencé à racheter des collections, les remettre en état et les revendre. La démarche connaît un succès absolu à travers le monde, dont nous sommes d’ailleurs un peu victimes car nous n’avons parfois du mal à répondre à la demande.
Vous êtes un membre historique du Comité Colbert. Quel regard portez-vous sur cette institution et que vous apporte-t-elle ?
Nous sommes réunis entre dirigeants de Maisons différentes, avec des histoires et des métiers singuliers mais avec une responsabilité commune : celle de faire vivre et rayonner le luxe français. Ce qui me frappe, c’est la qualité et la sincérité des échanges. Nous parlons de culture, de transmission, de responsabilité d’une manière très concrète, avec une volonté réelle d’agir ensemble. Je ne pense pas qu’il existe ailleurs une organisation capable de créer un tel lien, avec cette profondeur et cette exigence. Le Comité Colbert permet de faire émerger des projets collectifs, de porter une voie commune et de donner du sens à ce que nous faisons. C’est à mes yeux absolument exceptionnel. Je participe, bien sûr, aux initiatives du Comité, notamment à l’exposition à New York en mai prochain consacrée à l’amitié franco-américaine où nous présenterons certaines de nos collections historiques.
La Maison fêtera ses 200 ans en 2030. Quelles sont vos ambitions pour cet anniversaire ?
Christofle, c’est la tradition du futur. Alors, nous n’allons pas célébrer le passé, nous allons célébrer demain. Nous travaillons sur de nouveaux produits mais notre ambition est de développer des projets à part entière -ancrés dans la culture, l’innovation. Notre volonté ? Offrir un regard neuf sur l’art de vivre des futures générations.